La France au carrefour du Diable. Ne suivons pas la voie impitoyable des États-Unis dans la guerre sans fin, par Gabriel Rockhill,

Gabriel Rockhill, sociologue franco-américain, est maître de conférences à l’Université Villanova à Philadelphie et fondateur de l’Atelier de Théorie Critique à la Sorbonne (1).

Pour ne pas reproduire les erreurs du passé et tomber dans « l’abîme d’une violence sans fin », il propose d’emprunter une autre voie. « On connaît trop bien le chemin raide de celle qui nous conduit à la surenchère. Mais l’autre, celle qui part des ornières d’un Occident guerrier, pourrait peut-être – qui sait, enfin ? – tout changer. »

Si l’histoire sert à quelque chose, c’est à nous apprendre comment changer son cours. Non qu’il soit possible, malheureusement, de revenir en arrière, mais nous avons encore la possibilité, en regardant vers l’avenir, de reconnaître les voies toutes tracées et de prendre la décision ferme et nette d’en suivre d’autres vers le monde que l’on souhaiterait faire advenir. S’il y a la moindre chance que les attaques meurtrières du 13 novembre à Paris et à Saint-Denis nous apportent quelque chose, c’est dans ce sens-là, comme un appel à forger ensemble un avenir où non seulement de tels actes deviendraient inconcevables, mais où nous parviendrions à nous extraire du cycle infernal de ripostes aussi féroces qu’insensées.

En regardant vers cet avenir à partir des heures sombres du présent, un cycle du passé s’étend devant nous comme un vortex nous attirant vers l’abîme d’une violence sans fin. Car cela fait une quinzaine d’années déjà que les États-Unis, en réagissant à des attaques terroristes sans précédent sur leur territoire, mènent une soi-disant guerre contre le terrorisme. Il convient de rappeler que le contexte n’était pas si différent de celui de la France à l’heure actuelle. Les services secrets avaient été directement avertis que des attaques de ce genre se préparaient, sans que la prévention n’aboutisse concrètement. Ces attaques avaient pris pour cibles, en transformant des avions de ligne remplis de civils en missiles clandestins, les symboles les plus connus du capitalisme néolibéral mondial (les World Trade Centers) et de l’impérialisme militaire américain (le Pentagone et la Maison Blanche). L’état d’urgence fut décrété sur l’ensemble du territoire par le Président Bush, et sera renouvelé six fois par le Président Obama. Le pays n’a pas tardé à partir en guerre contre l’Afghanistan (aujourd’hui la guerre la plus longue de l’histoire des USA), puis l’Irak et d’autres pays.

Le reste de l’histoire se lit maintenant comme un livre de science fiction s’efforçant de montrer que le monde de 1984 imaginé par George Orwell est derrière nous et notre intrépide XXIe siècle : le USA Patriot Act, le Military Commissions Act, les écoutes illégales, la collecte systématique de métadonnées et l’espionnage mondial complètement débridé, l’extradition extraordinaire (extraordinary rendition) qui est une forme de kidnapping international, l’établissement de prisons hors-la-loi comme Guantánamo et Abou Ghraib, le réseau mondial de prisons secrètes, la prolifération époustouflante de la torture permise par la redéfinition sournoise des actes de torture par l’Office of Legal Council, les attaques en règle contre lanceurs d’alerte et dissidence politique, l’expansion radicale de la guerre des drones et donc des frappes contre des civils, la « liste d’assassinats [kill list] » permettant au président américain de faire tuer n’importe quel suspect, n’importe où, sans poursuites judiciaires ni procès. En dressant un bilan de ce début infernal du XXIe siècle, il ne serait peut-être pas infondé de dire que les États-Unis ont répondu à ce qu’ils ont perçu comme le terrorisme mondial, à savoir le terrorisme sur leur sol, par une mondialisation de la terreur.

Après une quinzaine d’années de cette guerre sans frontières et sans limites menée par les forces américaines et leurs alliés (dont la France), une chose devrait être claire : les interventions militaires à l’étranger, l’hyper-sécuritisme sur le territoire national, et le nationalisme sans bornes ne favorisent pas du tout la fin du terrorisme. Et pour cause. En refusant de reconnaître que le terrorisme est, en partie, le produit de guerres – militaires, évidemment, mais aussi économiques, sociales et « culturelles » – et de la destruction massive des mondes de vie, on se prive des moyens de lutter efficacement contre les sources du problème. Se contentant de réagir aux symptômes, on s’enferme dans la politique du court terme qui règne sur cette guerre : « Ils nous ont frappé… Frappons-les plus fort ! ».

Le logo accrocheur War on Terror résume parfaitement, bien qu’involontairement sans doute, cette situation, car il s’agit effectivement d’une guerre fondée sur la terreur, dans le sens où elle la perpétue tout en étant perpétuée par elle. C’est une guerre qui ne mène donc nulle part, qui tourne en rond. Elle est sans doute rentable pour les fabricants d’armes, de nombreuses multinationales, l’industrie des combustibles fossiles, des investisseurs sur Wall Street et ailleurs, et le complexe militaro-industriel. Par ailleurs, les idéologues et les politiciens savent parfaitement comment en tirer profit. Mais sur le plan humain et environnemental, cette guerre est une colossale arme de destruction massive.

Une véritable réponse au terrorisme nécessite une perspective à long terme pour rompre avec le cycle des ripostes immédiates. Car le terrorisme ne vient pas de nulle part et ne se produit pas spontanément hors contexte, comme l’a si bien démontré Jean-François Bayart dans une récente tribune. Bien que la temporalité instantanée des médias de masses et des dispositifs de la politique professionnelle ait concouru à le dissimuler, il est avéré qu’Oussama ben Laden faisait partie d’un groupe de mercenaires entraînés et soutenus par la CIA dans leur lutte contre les Russes en Afghanistan, comme l’a rappelé avec brio Noam Chomsky au lendemain des attaques du 11 septembre. Cette alliance américaine est d’ailleurs l’une des seules choses qu’il partage avec Saddam Hussein, qui fut également « un ami » des États-Unis (qui lui ont notamment vendu des armes chimiques).

Dans le cas de Ben Laden, les relations se sont dégradées très vite après l’établissement d’une présence militaire américaine permanente en Arabie Saoudite et la guerre du Golfe de 1990-91, et il a alors commencé à organiser des attentats contre l’Amérique. L’histoire de la montée en puissance, plus tard, de l’État islamique, à partir d’Al-Qaïda en Irak, est évidemment le résultat direct de l’intervention militaire en Irak à partir de 2003 et de la déstabilisation de la région. Les États-Unis ont, par ailleurs, armé et soutenu des forces sectaires extrémistes dans la guerre civile syrienne, tout en sachant que cela pourrait amener à la création d’un État islamique en Syrie et en Irak, selon un rapport de renseignements récemment déclassifié. Devenu progressivement, mais depuis peu, l’ennemi numéro un de l’Occident, un ancien allié est devenu, une fois de plus, la cible de nos armes. Et depuis fin septembre la France a rejoint les États-Unis en bombardant l’État islamique en Syrie.

Soyons très clairs : cette contextualisation vise à comprendre et à élucider – tant que faire se peut – des actes terroristes, sans pour autant chercher à les justifier. Et ceci notamment parce que la France fait face aujourd’hui à des attaques d’une violence extrême. Prenant pour cible des civils dans des lieux de divertissement, elles ont produit un bain de sang aussi étendu qu’insensé visant à maximiser le nombre de victimes. Comme si les événements eux-mêmes n’étaient pas assez déchirants et terrifiants, nous nous trouvons au lendemain de cette horrible fête de mort au carrefour du Diable. Une voie toute tracée s’étend devant nous en nous invitant à suivre les États impitoyablement unis dans une machine de guerre déchaînée. Le décret et la prolongation de l’état d’urgence avec ses pouvoirs d’exception, la révision annoncée de la Constitution, et l’intensification des frappes en Syrie suggèrent déjà que cette voie risque de nous précipiter vers l’abîme américain. Nous y sommes déjà, diront sans doute certains, et depuis longtemps.

Mais force est de reconnaître que nous ne sommes pas obligés de répéter l’histoire en nous conformant à un modèle qui n’est effectivement qu’une longue série d’erreurs et d’échecs. Ce n’est finalement pas impossible de réagir autrement, d’éviter la voie de la guerre sans fin, comme nous appelle à le faire un homme politique comme Dominique de Villepin dans une intervention très remarquée et effectivement assez remarquable. Cette autre route est sûrement, pour invoquer les mots du poète américain Robert Frost, « celle par laquelle on voyage le moins souvent ». Car elle mène vers un monde incongru où, pour lutter contre le terrorisme, on arrêterait de renverser des gouvernements et de bombarder des civils, on reconnaîtrait que la guerre est une des sources majeures du terrorisme, on ne soutiendrait plus – directement ou indirectement – des organisations terroristes et des régimes dictatoriaux ou autoritaires, on arrêterait de fabriquer et de vendre des armes partout dans le monde au plus offrant, on couperait les liens non seulement avec les pétromonarchies mais plus largement avec l’industrie des carburants (qui alimente tant de guerres et de destructions planétaires), on ne ferait plus passer les relations économiques avant les vies humaines et l’environnement, on reconnaîtrait que l’État méga-sécuritariste fondé sur la surveillance généralisée n’est pas une solution (comme l’a si bien expliqué cette tribune), on ferait face au passé – et au présent – colonial, on ne maintiendrait plus des populations entières dans un état de pauvreté extrême et notamment dans des zones aussi riches en ressources naturelles qu’en conflits armés sans fin (qui alimentent la radicalisation et le recrutement djihadiste), on ne jouerait pas le jeu des oppositions simplistes et des divisions fondées sur l’exclusion en parlant de « l’unité nationale » ou « des valeurs occidentales ». Laissons tomber les masques et les repoussoirs.

Soyons unis, certes, mais unis contre le meurtre des civils, que ce soit à Paris, à Beyrouth, à Ankara, à Bagdad ou ailleurs. Toutes et tous ensemble, oui, mais dans des actes de solidarité et de résistance plutôt que dans des identités figées, des États ou des sectes. Ensemble, donc, contre les profiteurs de guerre, contre l’industrie pétrolière et la destruction effrénée de la biosphère, contre les puissants qui se servent des plus démunis pour faire leurs sales besognes, contre les idéologues opportunistes, contre les religieux dogmatiques, contre les petits bandits qui veulent laisser leur nom tracé au sang de l’histoire, contre l’islamophobie et la xénophobie, contre la haine aveugle des refugiés et la logique de l’exclusion, contre la bataille des fondamentalismes et des nationalismes, contre la prétendue guerre des civilisations aussi bien que contre cette horrible fin de l’histoire néolibérale (qui, comme une prophétie, ressemble chaque jour davantage à une véritable fin de l’histoire, au sens d’une authentique apocalypse). Toutes et tous uni(e)s, enfin, pour rompre le cycle de la violence sans limites ni fin de la mondialisation de la terreur. Prenons cette autre voie, celle qui est délaissée. On connaît trop bien le chemin raide de celle qui nous conduit à la surenchère. Mais l’autre, celle qui part des ornières d’un Occident guerrier, pourrait peut-être – qui sait, enfin ? – tout changer. Tout au moins, elle nous amènerait ailleurs que vers ce cycle infernal de violence débridée que nous connaissons toutes et tous depuis le début de notre siècle.

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(1) Gabriel Rockhill, philosophe et sociologue franco-américain, est maître de conférences à l’Université Villanova à Philadelphie et fondateur de l’Atelier de Théorie Critique à la Sorbonne. Il est l’auteur notamment de Contre-histoire du temps présent : interrogations intempestives sur la mondialisation, la technologie, la démocratie (à paraître) et Radical history and the politics of art (Columbia University Press, 2014)

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