Les guerres perdues de François Hollande et Nicolas Sarkozy PAR THOMAS CANTALOUBE

PAR THOMAS CANTALOUBE ARTICLE PUBLIÉ LE SAMEDI 14 NOVEMBRE 2015

La France est en guerre depuis plus de quatre ans, sans stratégie, avec peu de moyens et de piètres résultats. Le fait d’avoir affaire à des fanatiques prêts à se faire exploser dans Paris en tuant un maximum de personnes n’absout pas de ses propres inconséquences. Depuis 2012, une carte ressurgit à intervalles réguliers sur les réseaux sociaux : celle des pays que la Grande- Bretagne n’a jamais envahis. Il n’y en a que 22, sur un total de plus de 200 nations… Neuf pays sur dix ont donc, un jour ou l’autre, depuis deux millénaires, été envahis par les Britanniques… Le premier fut d’ailleurs la Gaule, à la fin du IIe siècle, début d’une longue inimitié ponctuée de nombreuses batailles. Depuis la dissolution de leur empire, les Anglais tendent plutôt à rester à l’intérieur de leurs frontières, préférant user du pouvoir de la City plutôt que celui des armes, sauf quand ils ont accompagné les Américains en Afghanistan en 2001, puis en Irak en 2003. Et ils ont subi un attentat, le 7 juillet 2005, dans le métro londonien, qui a fait 52 victimes. Il serait bien évidemment absurde de tracer un lien direct entre interventions militaires à l’étranger et attentats terroristes. Mais, en compulsant la liste des attaques les plus meurtrières depuis une trentaine d’années, force est de constater qu’à quelques exceptions près, la plupart des attentats peuvent être liés à des ingérences étrangères et, dans l’immense majorité des cas, à des conflits dans le monde musulman, internes ou externes. Que l’on approuve ou désapprouve les interventions militaires à l’étranger et, de manière générale, la politique étrangère de la France, toute action provoque une réaction. Comme en physique. Surtout quand ces actions sont déconnectées de lignes stratégiques à long terme, de moyens financiers et se gorgent d’une rhétorique guerrière ne faisant place ni à la pédagogie ni à la contradiction. L’époque où la France pouvait envahir des potentats africains ou moyen-orientaux en risquant, au pire, une réprimande internationale (Suez en 1956), est révolue depuis fort longtemps. La mondialisation (de l’information, des transports, des idéologies) a rapproché la réaction violente de l’action violente. Depuis 2011, Paris a lancé quatre opérations extérieures (Opex dans le langage militaro-politique) : Libye, Mali, Centrafrique et Irak, étendue plus tard à la Syrie. Dans le même temps, elle en bouclait une autre (Afghanistan) que l’on peut difficilement qualifier de succès, et transformait celle au Mali en opération régionale de grande ampleur (Barkhane). Chacune possède sa spécificité et ses justifications propres ; et l’on peut très bien estimer que certaines étaient nécessaires et pas d’autres. Mais le fait est que la France est en guerre depuis quatre ans, de manière continue. Sur mediapart.fr, un objet graphique est disponible à cet endroit. Le problème est que ce sont des guerres qui ne disent pas leur nom et qui demeurent entourées d’une brume opaque. Où sont les communications quotidiennes des généraux sur le nombre de sorties de l’aviation, le bilan des frappes ? Où est le rappel régulier du nombre de soldats morts ? (Il est sur Wikipédia pour ceux que cela intéresse, mais il est impossible à trouver de manière récapitulative sur le site du ministère de la défense.) Où sont les réflexions stratégiques des think tanks militaires sur les sorties de conflit ? Et, peut-être plus important, où sont les débats parlementaires autres que purement formels, l’information régulière des élus, les commissions d’enquête sur les bombardements de civils en Libye ou les viols d’enfants en Centrafrique ? Le monde entier, les Français en particulier, se sont gaussés de George W. Bush sur son porte-avion déclarant « Mission accomplie » au mois de mai 2003 à propos de l’intervention en Irak. Mais Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas fait la même chose à Benghazi en septembre 2011, et François Hollande au Mali le 2 février 2013, ce dernier allant jusqu’à en faire « la journée la plus importante de [sa] vie politique » ? Notons que, depuis, la Libye s’est enfoncée dans les conflits sectaires et politiques après avoir exporté Directeur de la publication : Edwy Plenel http://www.mediapart.fr 2 2/3 son arsenal dans toute l’Afrique. Et que le Mali est l’opération onusienne la plus meurtrière de l’histoire de l’organisation internationale. Vraiment, il n’y a pas de « mission accomplie » en dépit du satisfecit des gouvernants français. Quant à la Centrafrique, c’est actuellement un bourbier dont Paris aimerait se désengager, et la Syrie… mieux vaut ne pas en parler. Ces quatre Opex ont été conçues comme des missions militaires à l’ancienne (on se projette, on tape, on se retire, veni, vidi, vici). Sauf que les exemples de la Somalie et de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990, de l’Irak et de l’Afghanistan dans les années 2000 ont montré que le monde ne fonctionnait plus ainsi. Tous les experts le disent depuis plus de vingt ans : les interventions armées dans des États fragiles, c’està- dire une bonne moitié de la planète aujourd’hui, ne font qu’aggraver leur situation, à moins d’être accompagnées d’un appareillage extrêmement solide et coûteux de « nation building » (reconstruction de l’État). A-t-on vu des mini-plans Marshall pour la Libye, le Mali ou la Centrafrique ? Non. A-t-on vu un changement radical de gouvernance à Bamako ? Non, Hollande choisissant même de soutenir un vieux président soupçonné de corruption. A-t-on expliqué aux Français que, après être intervenu au nom de la sécurité nationale et internationale, il fallait aider au maximum les Libyens, les Maliens ou les Syriens non seulement financièrement, mais aussi peut-être humainement en accueillant des réfugiés et des gens qui ont beaucoup perdu durant ces guerres ? Non, c’est même une réaction quasi inverse à laquelle on assiste, au nom des politiques d’austérité et de la crise du chômage… La rhétorique sans la stratégie ni les moyens de ses ambitions, c’est suicidaire Cette relative faiblesse des moyens débloqués et, au bout du compte, le faible investissement moral et politique des gouvernements français successifs, contraste singulièrement avec le discours et la rhétorique déployés pour emballer ces guerres. Les djihadistes sont des « terroristes criminels », il faut les « détruire », « Nous devons agir là-bas pour nous protéger ici », « Bachar al-Assad ne mérite pas d’être sur la Terre »… Dans la foulée de l’attaque armée dans le Thalys fin août 2015 (et de la crise des réfugiés), l’Élysée a annoncé à grand fracas que les avions tricolores allaient désormais bombarder Daech en Syrie et non plus seulement en Irak. Le résultat ? Deux missions en deux mois et demi. Le New York Times a d’ailleurs pointé début novembre le fait que les États-Unis étaient quasiment les seuls à mener des bombardements en Syrie et en Irak, en dépit d’une coalition théorique d’une dizaine de pays. La rhétorique sans les bombes, c’est vain. La rhétorique sans la stratégie ni les moyens de ses ambitions, c’est suicidaire. D’autant plus qu’il faut être bien malin pour s’y retrouver aujourd’hui dans les alliances géopolitiques de la France. La confusion ne facilite pas l’adhésion des Français et sème sans aucun doute le trouble chez les djihadistes en graine. Qui Paris combatil en Syrie ? Bachar al-Assad ou Daech ? Les deux, répondent Hollande et Laurent Fabius. Mais alors pourquoi bombarder l’État islamique mais pas Damas ? Pourquoi la France appuie-t-elle des groupes armés syriens qui ont prêté allégeance à Al-Qaïda ? La situation en Syrie (et en Irak) est extrêmement complexe, évolue constamment et peut effectivement conduire à d’étranges alliances sur le terrain. Mais alors, pourquoi adopter un discours martial et univoque, qui rejoue, avec dix ans de retard, celui des néoconservateurs américains ? Pourquoi avoir soutenu sans aucune retenue la politique de l’ultradroite israélienne lors de la guerre de Gaza en 2014, alors que la France avait pu s’enorgueillir, pendant des années, d’une approche mesurée du conflit israélo-palestinien ? Sur mediapart.fr, un objet graphique est disponible à cet endroit. Pendant que nous y sommes, pourquoi Hollande célèbre-t-il la « révolution tunisienne » et la participation d’Ennahda au gouvernement à Tunis, alors qu’il fait ami-ami avec le maréchal égyptien al- Sissi qui écrase non seulement les révolutionnaires Directeur de la publication : Edwy Plenel http://www.mediapart.fr 3 3/3 de 2011 mais aussi les Frères musulmans qui avaient remporté les élections par les urnes ? Pourquoi Bachar al-Assad ne mérite-t-il plus d’être né, alors qu’il était l’invité du président Nicolas Sarkozy à la fête nationale du 14 juillet 2008 ? Pourquoi Mouammar Kadhafi est-il passé en l’espace d’une dizaine d’années de paria de l’Élysée à celui de financier d’une campagne présidentielle française et d’invité de la nation, avant de se retrouver dans la ligne de mire des avions français en 2011 ? La liste des interrogations est déjà longue, mais elle serait incomplète sans se demander pourquoi Paris vend des armes de guerre et ouvre grand les bras aux investisseurs (mettant en gage son économie) des monarchies du golfe Persique, Arabie saoudite en tête, alors qu’elles demeurent les financiers historiques des organisations terroristes sunnites dans le monde et leur principal inspirateur idéologique (les convictions religieuses de Daech ne diffèrent guère de celles de Riyad) ? [[lire_aussi]] Il existe bien entendu des réponses, plus ou moins faciles, plus ou moins complexes, à toutes ces questions. Mais au bout du compte, elles finissent par se contredire toutes en l’absence des quelques principes (géo)politiques fondamentaux, ou alors d’un réalisme forcené, qui sont les deux seuls axes véritables de toute diplomatie et politique interventionniste. Un proverbe oriental souligne qu’au Proche-Orient personne ne croira vos explications si vous ne les appuyez pas sur une théorie du complot. Il est probable que la France soit aujourd’hui la victime de ses propres conspirations : personne ne la croit, car rien n’est cohérent. Le fait d’avoir affaire à des fanatiques prêts à se faire exploser dans Paris en tuant un maximum de personnes au nom d’Allah ou d’une idéologie politique ou des deux n’absout pas de ses propres responsabilités, ou plutôt de ses inconséquences. Quatre années de guerres qui ne disent pas leurs noms ; la soumission des élus à l’opacité militaire ; une politique de com’ qui a remplacé la réflexion stratégique ; la primauté du court terme sur le long terme ; un discours martial qui n’est pas à la hauteur de ses réalisations ; des alliances hypocrites avec des régimes qui écrasent leurs peuples… On a le sentiment que la France de Hollande et Sarkozy ressemble aux États-Unis des dernières décennies, mais sans les moyens de l’hyperpuissance américaine.

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