Mosquées fermées : « frapper fort les endroits qui prêtent le flanc à des suspicions »

LE MONDE | 03.12.2015 à 07h01 • Mis à jour le 03.12.2015 à 07h24 | Propos recueillis par Julia Pascual

Le 20 novembre à la mosquée de Brest après une perquisition dans le cadre de l'état d'urgence.

Après une longue carrière aux Renseignements généraux, Bernard Godard a été membre du bureau des cultes du ministère de l’intérieur entre 1997 et 2014. Il est considéré comme l’un des architectes du Conseil français du culte musulman (CFCM) et a publié, en 2015, La question musulmane en France (Fayard, 352 p., 20,90 euros).

  • Après les attentats, Manuel Valls a désigné comme « ennemi » le salafisme. Faut-il y voir un amalgame?
    Manuel Valls est dans un raisonnement en escalier selon lequel lorsque vous êtes en rupture de lien social, c’est-à-dire quand vous adhérez à un système de valeurs qui n’est pas en harmonie avec la société dans laquelle vous évoluez, vous produisez des gens mûrs pour passer à la violence. On l’a vu dans les années 1990 avec le Tabligh et des jeunes qui passaient par ce sas communautariste et ont ensuite versé dans l’activisme. On est dans le même processus avec le mouvement salafiste quiétiste dont la préoccupation première est pourtant de vivre sa religion. Le salafisme est avant tout un retour au texte originel, l’idée qu’il faut lire le Coran tel que l’ont pensé les « pieux prédécesseurs ».
    Une trentaine de lieux de culte ont été perquisitionnés. Ne risque-t-on pas de se tromper de cible ?
    Est-ce que les mosquées sont l’endroit privilégié de la radicalisation djihadiste ? Ce n’est pas tout à fait faux. Elles servent de lieu de rendez-vous, de recrutement, mais elles ne sont pas des lieux d’organisation des départs vers la Syrie. A trop se polariser sur les lieux salafistes, on ne fait pas attention à des lieux choisis par les tenants du djihad parce que fragiles. Je pense par exemple à la mosquée de Lunel, dans l’Hérault. Ce n’est pas une mosquée salafiste, et pourtant, des jeunes lunellois sont partis faire le djihad.
    Perquisitionner chez l’imam de Brest, Rachid Abou Houdeyfa, ou assigner celui de Montpellier, Mohamed Khattabi, cela s’inscrit-il dans la lutte antiterroriste ?
    D’un point de vue judiciaire, ça ne tient pas. Idéologiquement, peut-être qu’en culpabilisant les jeunes croyants pour leur absence de solidarité avec les autres musulmans ou encore en leur dressant la perspective d’un avenir noir sur fond d’apocalypse, tout cela peut pousser certains à s’engager plus dans la radicalisation. Mais il faut être très prudent, ce ne sont pas des producteurs de djihadistes directs. A contrario, des hommes comme Olivier Corel tiennent de vrais centres de radicalisation. Mais une mosquée qui ressemblerait au centre d’Artigat, en Ariège, ça ne court pas les rues.
    Peut-on interdire les prêches salafistes ?
    L’article 35 de la loi de 1905 punit un discours qui consisterait en une provocation à la sédition ou à la révolte. Tout ce qui est attentatoire à l’ordre public est également puni. Mais il n’est pas interdit de dire que les femmes doivent rester chez elles.
    Est-on en train de glisser vers une neutralisation préventive du mouvement salafiste ?
    Il y a une réaction par rapport à l’opinion publique qui est demandeuse de gestes forts après le choc des attentats. Symboliquement, le gouvernement veut frapper tous les endroits qui pourraient prêter le flanc à des suspicions. C’est aussi un signal envoyé à ceux de la communauté musulmane qui seraient trop permissifs. C’est une vision policière. Mais ce n’est pas le tout. Et puis, le risque existe de nourrir les discours sur l’islamophobie. Si on maintient cette pression, il faudra aussi faire attention à ce que ça peut produire comme radicalisation. Déjà, de nombreuses réactions alimentent la victimisation, fondée ou non. Elle est toujours prompte à se manifester en temps normal. Alors, dans l’état d’urgence…
    Le 29 novembre, le CFCM a organisé un rassemblement citoyen des musulmans de France. Est-il légitime?
    Le CFCM a réussi à faire venir l’Union des organisations islamiques de France (proche de Frères musulmans) ou le Tabligh. Ils ont compris qu’il fallait aller au-delà des querelles de clocher. C’est un moment symbolique qui doit être conforté. Il ne s’agit pas simplement d’être dans la vigilance vis-à-vis du djihad. Il faut que les mosquées se conforment aux règles de sécurité, qu’elles soient plus transparentes financièrement, en particulier dans le produit des quêtes, qu’elles soient plus démocratiques à travers le respect des procédures de vote pour le renouvellement des cadres, que l’influence des pays étrangers soit abordée… Ça ne va pas être facile.
    Le CFCM a aussi évoqué un projet de certification des imams. Est-ce son rôle ?
    Dès 2003 et la création du CFCM, l’idée d’une direction théologique a été évacuée parce que les fédérations adhérentes ne voulaient pas qu’elle se substitue à l’expression doctrinale des sensibilités nationales. Il n’y a pas aujourd’hui d’autorité qui s’impose, malgré une volonté des pouvoirs publics de calquer le modèle centralisé de l’Eglise catholique. Il n’existe pas d’imamat autonome parce qu’il n’y a pas une tradition en ce sens.
    Dans les pays musulmans, c’est l’Etat qui nomme les gens dans les mosquées. En France, l’Etat ne peut pas être producteur de la norme islamique. Le CFCM non plus, qui est géré par des notables et non des religieux. Or, la formation des cadres religieux suppose des structures, des enseignants, des finances et l’émergence de personnalités musulmanes ne dépendant pas de l’étranger. Il faut trouver une expression française ou européenne de l’islam.

    Julia Pascual
    Journaliste au Monde

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