L’Etat islamique est une révolution, par Scott Atran

Dans ce long texte, l’anthropologue Scott Atran, spécialiste du terrorisme, explique pourquoi, en fermant les yeux sur la capacité d’attraction de l’EI, l’Occident commet une erreur stratégique majeure.

Des combattants islamistes dans la ville syrienne d'Idlib, en mars 2015 (Sami Ali / AFP)Des combattants islamistes dans la ville syrienne d’Idlib, en mars 2015 (Sami Ali / AFP)

« La vertu, sans laquelle la terreur est funeste ; la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu ».

Maximilien Robespierre, Sur les principes de la moralité politique  (1794

Au milieu des balles, des bombes, et des explosions, il est facile d’oublier un fait central : non seulement nous ne parvenons pas à stopper l’islamisme radical, mais nos efforts pour le combattre semblent même l’attiser.

Notre échec dans la « guerre contre le terrorisme » commence avec nos réactions de colère et de vengeance, qui ajoutent au chaos, et ne parviennent nullement à casser la dynamique révolutionnaire qui caractérise le mouvement radical qui progresse dans le monde arabe sunnite.

Le paradis à l’ombre des sabres

Ce mouvement mondial, de proportion historique, est aujourd’hui porté par l’EI (Etat islamique). En moins de deux ans, il a occupé un territoire peuplé de millions de personnes sur des centaines de milliers de km². Il possède une force militaire composée de volontaires, la plus grande et la plus diverse depuis la seconde guerre mondiale.

Ce que la communauté internationale considère comme des atrocités dénuées de sens correspond, dans l’esprit des militants de l’EI, à une campagne exaltée de purification, à travers des meurtres sacrificiels et des actions-suicide : « Sachez que le paradis est à l’ombre des sabres », dit un hadith (parole du prophète) tiré du recueil « Sahih al-Boukhari », considéré comme le livre le plus authentique après le Coran. Devenu le mot d’ordre préféré des combattants de l’EI, cet hadith résume le plan délibéré de violence qu’Abou Bakr al-Baghdadi, calife autoproclamé de l’Etat islamique a dessiné dans son appel aux « volcans du djihad » : il s’agit de bâtir un archipel djihadiste mondial, qui finira par s’unir pour détruire le monde actuel et pour le remplacer par un nouveau/ancien monde de justice et de paix, sous la bannière du Prophète.

Pour y parvenir, une tactique-clé consiste à attirer vers la violence des sympathisants dans le monde entier : faites ce que vous pouvez, avec ce que vous pouvez, où que vous soyez, et quand cela vous est possible…

Pour comprendre la révolution, mon équipe de recherche a conduit des douzaines d’interviews approfondies et des études de comportement avec des jeunes gens de Paris, Londres, et Barcelone ainsi qu’avec des combattants de l’EI capturés en Irak et des membres de Jabhat al-Nosra (la branche syrienne d’Al-Qaeda). Nous nous sommes aussi concentrés sur la jeunesse de quartiers déshérités, considérés comme des pourvoyeurs de jihadistes, comme à Clichy-sous-Bois ou Épinay-sur-Seine, dans la banlieue parisienne ou au Maroc, dans les quartiers de Sidi Moumen (Casablanca) ou Jamaa Mezuak (Tetuán).

Alors que beaucoup de commentateurs réduisent l’islam radical à un simple « nihilisme », nos travaux montrent que nous sommes en présence d’un phénomène bien plus menaçant : un projet profondément séduisant, visant à changer et sauver le monde.

En occident, on cultive le déni : l’existence d’un tel projet n’est pas prise au sérieux. Pour Olivier Roy, un penseur pourtant brillant et subtil, les auteurs des attentats de Paris sont, comme les jeunes qui rejoignent l’EI, des marginaux, ignorants des questions religieuses ou géopolitiques, dépourvus de vrais rancœurs historiques. Ils prennent la vague de l’islam radical pour exprimer leur prétendu nihilisme, car c’est le plus grand et le plus affreux des mouvements de contre-culture à leur disposition. Comment expliquer autrement qu’une mère décide d’abandonner son bébé pour aller massacrer des innocents qui ne lui ont rien fait, comme cela a été le cas à San Bernardino, en Californie, début décembre ? On aurait tort, pourtant, de ne voir dans cette révolution EI qu’un simple refuge pour marginaux délinquants.

La capacité d’attraction de l’Etat islamique

Bien qu’il soit attaqué de toutes parts, par des ennemis intérieurs et extérieurs, l’Etat Islamique ne s’est pas vraiment affaibli : il s’est enraciné plus profondément dans les territoires qu’il contrôle et il a étendu son influence dans d’autres régions en l’Eurasie ou l’Afrique.

En dépit des déclarations de la Maison Blanche, les renseignements américains nous indiquent que l’EI n’est pas en recul. Et toute personne sur le terrain le confirme. Seuls les combattants kurdes et quelques forces conduites par des Iraniens ont réussi à stopper l’expansion de l’EI par endroits, non sans bénéficier d’un appui important des forces aériennes françaises ou américaines.

Notre campagne de propagande contre l’EI, qui le présente non sans raisons comme vicieux, prédateur et cruel, omet de dire qu’il a aussi une véritable capacité d’attraction, et même qu’il procure à ceux qui le rejoignent de la joie.

Ces derniers, principalement de jeunes gens prêts à se battre jusqu’à la mort, ressentent une joie que leur apporte la fusion avec des camarades pour une cause glorieuse ; une joie qui s’accroît quand s’assouvit leur colère et s’étanche leur soif de vengeance (la science nous apprend que cela peut procurer au cerveau et au corps un réconfort similaire à d’autres formes de bonheur).

On constate également, dans la région, une forme de joie ressentie chez certains habitants qui certes rejettent la violence meurtrière de l’EI, mais se réjouissent de voir renaître le califat musulman et mourir l’ordre imposé par les anciennes grandes puissances sur le principe des Etat-nations. A leurs yeux, les Etats-Unis, la Russie et leurs alliés tentent de ressusciter cet ordre failli, que beaucoup considèrent comme l’origine de tous leurs malheurs.

On aurait cependant tort de voir dans la révolution menée par  l’EI un simple retour à un passé médiéval. L’idée n’a pas plus de sens que de soutenir que le Tea Party aux Etats-Unis voudrait revenir à 1776…

Nous ne renvoyons pas les gens au temps des pigeons voyageurs », a commenté Abu Mousa, attaché de presse de l’EI, à Raqqa. “Au contraire, nous profiterons des nouveaux développements. Mais dans un sens qui ne soit pas contraire à la religion”.

Le Califat est à la recherche d’un nouvel ordre, basé sur la culture d’aujourd’hui.

Si nous n’ouvrons pas les yeux sur cette réalité et ces aspirations, et que nous refusons de les aborder autrement que par la force militaire, nous attiserons probablement ces passions et une nouvelle génération connaîtra la guerre, et pire encore.

Le « privilège de l’absurdité »

Réduire l’État islamique à une simple déclinaison du terrorisme ou de l’extrémisme violent, c’est masquer la véritable menace qu’il représente. Tous les nouveaux développements sont « extrémistes » par rapport à ceux qui les précèdent. Ce qui compte pour l’histoire est de savoir si ces mouvements peuvent survivre et faire face à la concurrence.

Pour notre espèce auto-prédatrice, le succès est souvent passé par le sang versé, y compris d’ailleurs par le sang des siens, un sang qu’on ne verse pas seulement au nom d’une famille ou d’une tribu, de l’argent ou du statut, mais parfois au nom d’une cause qui nous dépasse.

Cela a été particulièrement vrai à partir de la période axiale il y a plus de 2.000 ans. A cette époque, des civilisations de grande échelle ont surgi sous les auspices de divinités puissantes, qui ont puni sans pitié ceux qui transgressaient la morale – s’assurant ainsi de la docilité de tous, même les étrangers, dans des empires multiethniques, chacun devant travailler et se battre comme un seul homme.

Vous pouvez appeler cela « Dieu » ou autre chose – dans une idéologie laïque on préférera les mots en -isme, colonialisme, socialisme, communisme, fascisme, anarchisme,  libéralisme.

Dans le « Leviathan », Thomas Hobbes (1651), évoquant le sacrifice réalisé au nom d’un idéal transcendant, parle d’un « privilège de l’absurdité auquel nulle créature n’est sujette sinon l’homme ». Ce dernier déploie la plus grande énergie – en bien ou en mal – lorsqu’il s’agit de mettre en action des idées qui lui semble donner du sens à sa vie. Dans ce monde intrinsèquement chaotique, seuls les humains savent que la mort est inévitable : un élan psychologique irrépressible les pousse donc à surmonter la « tragédie de la cognition » liée à cette connaissance. Ils cherchent à répondre à des questions comme « Pourquoi suis-je ? », « Où sommes nous ? »

Dans « La Filiation de l’homme » (1871), Charles Darwin montre que les groupes qui cultivent une « moralité… l’esprit de patriotisme, la fidélité, l’obéissance, le courage et la compassion » sont mieux armés que les autres pour survivre et dominer. Ce sont les valeurs sacrées, qui échappent à l’échange matériel, et qui lient bien plus étroitement les hommes entre eux. Dans toute culture, trahir un parent, ou un membre d’une même communauté religieuse ou politique, ou d’une même nation, est la ligne que nous ne franchissons généralement jamais. Et l’attachement à ces valeurs peut conduire à des succès bien plus éclatants que ce qu’on peut imaginer.

Souvent ces valeurs, attachées à des croyances (comme « Dieu est grand, désincarné, mais puissant » ou « le marché libre a toujours raison »…) sont attribuées à la Providence ou à la Nature. Leur pertinence ne peut jamais être vérifiée par des méthodes empiriques, et leur sens est donc impossible à cerner précisément. Le terme de « valeurs sacrées » donne l’idée d’une foi religieuse, de même que lorsque l’on parle de terre « sainte », mais il existe aussi des « valeurs sacrées laïques » : pensez aux pèlerinages sur le champ de bataille sacré de Gettysburg ou, à New York, sur le site « ground zero » des attaques du 11 septembre 2001. Et les croyances qui fondent les grands « -ismes » idéologiques, ainsi que l’idée quasi-religieuse de nation, ont été ritualisées dans des hymnes, chansons, des cérémonies et dans l’idée de sacrifice.

L’oxygène de la terreur

« Rien d’humain ne m’est étranger », a dit Térence, esclave romain devenu un dramaturge, une phrase qui a fourni à mon propre travail anthropologique un credo solide. Il s’agit d’être en empathie – ce qui ne signifie pas en sympathie – avec ceux qui sont d’une culture très éloignée de la nôtre. Il est de notre devoir de comprendre. Si nous parvenons à saisir les raisons pour lesquelles des êtres humains, apparemment normaux, sont prêts à mourir en tuant des tas d’autres humains qui n’ont fait de mal à personne, cela nous permettra d’éviter d’autres morts. Dans nos démocraties libérales, les massacres de masse représentent aujourd’hui le mal absolu, l’expression d’une nature humaine dévoyée. Pourtant, dans l’histoire de la plupart des peuples et cultures, il est arrivé que la violence exercée contre d’autres groupes ait été rangée parmi les actions vertueuses.

La terreur a pour but de semer la peur dans les cœurs de nos ennemis et des indécis.

Des leaders kurdes ont raconté à mon équipe de recherche que lorsque 350 à 400 combattants de l’Etat islamique, dans un convoi de 80 véhicules, ont déboulé vers la prison de Badoushpour, à Mossoul, afin de libérer des prisonniers sunnites (et au passage massacrer  plus de 600 prisonniers chiites), une armée irakienne relativement bien équipée de 18.000 hommes, dirigée par des officiers (y compris le commandant en chef)  formés par les Américains, s’est envolée subitement. Quand j’ai demandé à un soldat arabe sunnite, enrôlé dans les forces Peshmerga sur le front Mossoul-Erbil, pourquoi ces soldats avaient fui, il a répondu simplement :

Ils tenaient à garder leur tête ».

Les bouclages de Bruxelles, dans le sillage des attentats de Paris, ou de Boston lors des attentats sur le passage du marathon en 2013 répondaient à la même peur et ils ont contribué à démontré notre absence de  foi en nos propres sociétés et valeurs. Cette démonstration était justement l’un des objectifs poursuivi par les attaques terroristes. Pendant la seconde guerre mondiale, même la Luftwaffe allemande, au sommet de sa puissance, ne parvenait pas à impressionner le gouvernement britannique et le peuple de Londres… Aujourd’hui, à la simple mention d’une attaque contre New York, dans une vidéo de l’EI,  les responsables se précipitent pour appeler la population au calme.

L’exposition médiatique, oxygène de la terreur à notre époque, non seulement amplifie la perception du danger mais aussi, en générant une telle hystérie collective, rend réelle la menace de déstabilisation de la société. C’est encore plus vrai aujourd’hui, les médias s’étant désormais davantage spécialisés dans l’art d’exciter les émotions du public que dans celui d’informer. Pour l’EI, retourner à son avantage notre machine de propagande – la plus puissante au monde – est devenu un jeu d’enfants. Une telle prise de jujitsu représente une forme nouvelle et puissante de guerre asymétrique, que nous pourrions aisément contrer en nous en tenant à une information sobre, responsable et factuelle, ce que nous ne faisons pas.

Le message, c’est la guerre

La situation est à la fois dangereuse et ubuesque. Le département de la Justice des États-Unis, avec le soutien du Congrès et les médias, considère désormais qu’une simple cocotte-minute, manipulée par un terroriste,  est une « arme de destruction massive ».

Il est tout bonnement ridicule de mettre au même niveau un autocuiseur et une bombe thermonucléaire dont la puissance destructrice est des milliards de fois plus grande. C’est une façon de banaliser les véritables armes de destruction massive et de rendre leur utilisation plus concevable.

Dans le monde d’aujourd’hui, faire parvenir un message est une façon de faire la guerre par d’autres moyens. La manipulation, par l’EI, de nos médias amène le public à craindre des destructions massives qui ne sont pas vraiment possible et dans le même temps obscurcit la perception de la menace réelle.

Les opérations asymétriques impliquant des meurtres spectaculaires, afin de déstabiliser l’ordre social, sont une tactique vieille comme le monde. Des groupes politiques ou religieux violents provoquent régulièrement leurs ennemis pour les amener à surréagir, de préférence en commettant des atrocités.

Quand les Romains ont occupé la Judée, après la mort du Christ, les premières révoltes ont impliqué des jeunes juifs jetant des pierres. Les Zélotes, et spécialement leur variante la plus violente, les Sicaires (« les porteurs de dagues »), ont exacerbé la tension en attaquant des soldats romains et des subalternes grecs à l’occasion d’actions-suicides, pendant des cérémonies officielles, mettant en branle l’engrenage de la rétorsion et de la vengeance. Les révoltes ont cessé avec l’expulsion, par Rome, des juifs de Judée qui est devenu Syria Palaestina, ainsi renommé en mémoire des Philistins qui avaient auparavant occupé les zones côtières. Mais la diaspora juive a répandu sa foi monothéiste dans les coins les plus reculés du monde, préparant le terrain des missionnaires tant du christianisme que de l’islam.

A la recherche du sublime

La violence de l’Etat islamique, de même que la violence révolutionnaire de bien d’autres qui l’ont précédé, pourrait être caractérisé par ce que Edmund Burke a appelé « le sublime »: une quête passionnée pour la « terreur délicieuse », le sens du pouvoir, de la destinée, la recherche d’absolu, d’inexprimable.

Aucune passion ne dépouille aussi efficacement l’esprit humain de ses pouvoirs d’agir et de raisonner que la peur », écrit Burke dans « Le Sublime et le beau » (1756). « Car, se définissant comme l’appréhension de la douleur ou de la mort, elle opère d’une façon qui ressemble à la douleur véritable. Par conséquent, tout ce qui est terrible pour la vue est également sublime… »

Mais pour que la terreur soit couronnée de succès, au service du sacré et du sublime, « l’obscurité semble être généralement nécessaire » continue Burke. « Les gouvernements despotiques, fondés sur les passions des hommes et principalement sur la peur, éloignent le plus possible leur chef du regard public. »

Baghdadi, « prince des croyants », répond à cette description. Plus généralement, comme Charles de Gaulle l’a noté en 1932, « le prestige ne peut aller sans mystère, car on révère peu ce que l’on connaît trop » ; et donc « Les vrais chefs ménagent avec soins leurs interventions » et concentrent tous leurs efforts en vue de captiver l’esprit des hommes, afin qu’il se surpassent et agissent pour une cause glorieuse.

Le « sublime » est également intensément physique et viscéral, ancré dans l’émotion et l’identité de chacun. Tout raisonnement qui lui est attaché est l’esclave, et non le pilote, des passions. Le lavage de cerveau n’existe pas : c’est un bobard qu’on racontait pendant la guerre de Corée, selon lequel des soldats alliés étaient brisés, tels les chiens de Pavlov, par les sorciers chinois de la manipulation psychologique.

Dans « Mein Kampf » (1925), Adolf Hitler déclarait : « Tous les grands mouvements sont des mouvements populaires, des éruptions volcaniques de passions humaines et d’états d’âme, soulevées ou bien par la cruelle déesse de la misère ou bien par les torches de la parole jetée au sein des masses ».

Mais la parole doit être jouée sur la scène spectaculaire du sublime. Lorsque Charlie Chaplin et René Clair avaient visionné ensemble l’ode visuelle de Leni Riefenstahl au national-socialisme, « Le Triomphe de la volonté (1935) », lors d’une projection au New York Museum of Modern Art, Chaplin avait ri, mais Clair, lui, était terrifié, craignant que, si le film était diffusé plus largement, l’occident pût basculer.

« Ô soldats de l’Etat Islamique, continuez la moisson des armées », clamait Baghdadi en 2014, « que les volcans du djihad entrent en éruption partout » et « démembrent les ennemis, qu’il s’agisse de groupes ou d’individus » afin de libérer l’humanité du « système global fondé sur l’usure » et tenu en laisse par « les juifs et les croisés » – un appel qui résonne avec d’autres, et évoque bien des atrocités.

Les valeurs sacrées, carburant révolutionnaire

Un sondage ICM d’août 2014 avait suggéré qu’en France, un quart des jeunes adultes de toutes croyances, âgés de 18 à 24 ans, avait une opinion positive vis-à-vis de l’EI. Aucun autre sondage n’a réussi à reproduire un tel résultat, mais après les attaques contre Charlie Hebdo en janvier 2015, notre équipe de recherche a entrepris de sonder le soutien, en France et en Espagne, aux valeurs professées par l’EI et aux valeurs contraires à celles-ci. Par exemple, le respect strict de la Charia du Califat d’un côté, l’égalité des religions et la tolérance des opinions dissidentes dans les démocraties de l’autre.

Parmi les jeunes gens vivant dans des quartiers défavorisés ou des barres d’immeubles dans les banlieues parisiennes, nous avons trouvé un soutien assez large en faveur des valeurs de l’EI, y compris pour les actions violentes conduites en son nom. En Espagne, parmi un large échantillon de la population, nous avons constaté une volonté très faible de se battre pour défendre les valeurs démocratiques contre les attentats.

Minorités agissantes et valeurs sacrées

Peu importe que, comme J.M. Berger l’a écrit en novembre dans « The Atlantic« , les « sympathisants idéologiques de l’État islamique représentent moins de 1% de la population mondiale [et] que les militants actifs de son projet de califat représentent certainement moins d’un dixième de pour cent ». Très rares, si tant est qu’elles existent, sont les avant-gardes révolutionnaires qui ont connu des succès en commençant par capturer une partie importante de la population mondiale, ou même le soutien des peuples dans leur propre région d’origine.

Pendant le déploiement des troupes américaines en Irak, jusqu’aux trois-quarts des combattants ont été neutralisés dans les rangs de la filiale locale d’Al-Qaïda – qui deviendra l’EI – et chaque mois, pendant 15 mois, en moyenne une douzaine de « cibles de haute valeur » ont été éliminées, y compris le leader du mouvement Abou Musab al-Zarkawi. Et pourtant, l’organisation a survécu… et le groupe a continué à prospérer au delà de toute attente dans le chaos de la guerre civile de Syrie et au milieu de la décomposition des diverses factions en Irak.

Juste après la seconde guerre mondiale, des mouvements révolutionnaires avaient remporté des victoires avec une force de feu et des effectifs dix fois moindres que ceux dont disposaient les forces étatiques en face d’eux.

Des études de comportement, dans des zones de conflit, indiquent que le recours à des valeurs sacrées – comme la libération nationale, Dieu, le Califat -, permettent  de galvaniser dans des proportions démesurées des groupes a priori peu puissants. Ils sont capables de résister et même de vaincre des armées bien mieux dotées en matériel et en hommes et qui, elles, utilisent comme incitations l’argent, les promotions, les menaces de punition.

Comme le montre l’histoire et les études empiriques, ce qui importe, dans les succès révolutionnaires, c’est l’engagement pour la cause et la notion de camaraderie. Même après des échecs initiaux et des défaites parfois catastrophiques, cela peut permettre de surmonter des désavantages évidents et de l’emporter.

Les valeurs libérales, hier et aujourd’hui

En 1776, ce n’est pas l’économie qui avait frustré les colons américains, mais la perception d’un mépris des « vérités sacrées et indéniables », pour reprendre les mots initialement utilisés par Thomas Jefferson lors de la rédaction de la déclaration d’indépendance. Ils étaient prêts à sacrifier « leurs vies, leur fortune et leur honneur sacré » contre l’empire le plus puissant du monde. La Grande-Bretagne a envoyé une force navale de 30.000 hommes contre la révolution naissante à New York, une ville de 20.000 habitants. Elle avait d’abord presque écrasé l’armée de George Washington. Les derniers soldats de l’armée coloniale repartaient vers leurs foyers, hagards, quand Washington s’adressa à eux dans un appel inspiré :

Vous allez rendre ce service à la cause de la liberté… ce que vous ne pourrez sans doute jamais faire dans d’autres circonstances ».

L’armée est entrée en fusion, dans l’hiver rude de Valley Forge, prête à affronter toute adversité.

Mais la forme de démocratie libérale initiée par la révolution américaine ne s’est jamais imposée face au morcellement religieux et ethnique, spécialement au Moyen-Orient et en Asie centrale où un tel morcellement est ancré sur un passé tribal. La démocratie a pris racine dans les colonies britanniques américaines, qui avaient le plus haut niveau de vie au monde et où les populations autres que les Indiens et les esclaves africains avaient l’opportunité historique de faire fortune, virtuellement sans limite, en étant relativement libres de réaliser leurs rêves.

En Europe de l’Ouest, la démocratie s’est développée graduellement tout au long du XIXe siècle, sous la tutelle de régimes autoritaires. La France de Napoléon III ne s’est pas contentée de poursuivre la promotion de la laïcité engagée par Napoléon Bonaparte, et la tolérance de la pluralité religieuse, elle a également introduit des élections législatives, autorisé l’existence d’une opposition politique, légalisé le droit de grève.

En Europe, le mouvement des « enclosures » (nul n’est tenu à l’indivision) a arraché les gens à la propriété collective ancestrale et à l’identité communale et les a conduits à travailler dans les centre urbains de la révolution industrielle ; ils ont tissé des liens à travers ce travail et à travers la guerre, ce qui a débouché sur une nouvelle forme d’identité nationale.

Dans ce paysage, les institutions libérales ont commencé à se développer, permettant du même coup à des personnes anonymes qui ne se connaissaient pas de travailler ensemble et, si nécessaire de se battre ensemble. Ces institutions incluent l’éducation gratuite et universelle, une presse ouverte à un grand nombre d’informations et d’opinions, l’égalité des citoyens devant la loi (du moins en principe) et une culture de tolérance des autres et particulièrement des minorités.

Sans cette identité nationale, ces valeurs libérales et les institutions qui les soutiennent, le choix du peuple et les élections auraient conduit à la tyrannie de la majorité, comme l’ont montré à la fois l’Athènes antique et l’Irak post-Saddam Hussein.

Monde arabo-musulman, occident chrétien : deux histoires distinctes

Le fossé entre ces valeurs est accentué par des trajectoires historiques divergentes. L’Occident et le monde arabe et musulman ont longtemps vécu la plupart du temps des histoires séparées et parallèles. En occident, les gens croient généralement que l’histoire a commencé avec la civilisation sumérienne au 26e siècle avant Jésus Christ. Situé dans la partie sud de l’Irak moderne, Sumer est le berceau de la loi écrite et de la littérature, d’Abraham et de sa croyance monothéiste. La civilisation s’est par la suite déplacée vers l’Ouest vers la Grèce et vers Rome. Après la chute de Rome, vint le Moyen âge, la renaissance, les lumières, les premières révolutions politiques, la révolution industrielle, les guerres mondiales et la guerre froide. Les droits de l’homme et la démocratie ont triomphé et sont devenues, semble-t-il, incontournables.

Le monde arabo-musulman commence lui aussi avec Sumer, mais jusqu’aux guerres mondiales, il a suivi un parcours différent : Rome, la Grèce et tout le reste sont des épisodes périphériques.

L’Europe chrétienne était alors le continent obscur ; les héros musulmans, les mythes, les légendes et les références étaient fondamentalement différents des nôtres. Certes, on croise Moïse, Alexandre et Jésus, mais leurs personnages, dans l’islam, sont différents :  la vie de « Musa » (Moïse) est parallèle à celle de Mahomet et elle annonce la venue du prophète ; Iskandar (Alexandre) alias Dhul-Qarnayn (« le bi-cornu ») était une figure religieuse à laquelle Allah avait confié un grand pouvoir et la capacité de construire un mur de civilisation propre à tenir à l’écart le chaos et le mal.

Enfin, Isa (Jesus), était le meilleur messager d’Allah, mais pas son fils, et il n’est pas mort sur la croix, mais comme Mahomet, il a été appelé au ciel.

L’ensemble des importations politiques d’Europe, y compris le nationalisme ont misérablement échoué au Moyen-Orient (sauf peut être en Turquie, en Egypte et en Iran, où elles sont davantage construites sur l’ethnicité et la foi que sur l’identité nationale).

Les gens ont envie qu’on leur rappelle leur histoire, leurs traditions, leurs héros, leurs mœurs ; et c’est ce que fait frontalement l’État islamique, aussi brutal et répugnant soit-il, à nos yeux mais aussi à ceux de la plupart des arabo-musulmans.

Pourtant, les Etats-Unis et les autres puissances occidentales ne semblent pas le reconnaître.

Ils avancent donc des solutions éculées pour combattre l’Etat islamique, qui vont de l’appel fatigué à réparer le système des Etats-nations imposé après la Première Guerre mondiale par les vainqueurs européens (la Grande-Bretagne et la France), à la promotion d’un « l’islam modéré », aussi séduisant aux yeux de jeunes assoiffés d’aventure, de gloire, d’idéaux et d’importance que ne l’est la promesse éternelle de centres commerciaux.

La notion populaire de « choc des civilisations » entre l’Islam et l’Occident est terriblement trompeuse. L’extrémisme violent ne marque pas la résurgence de cultures traditionnelles, mais au contraire leur effondrement, alors que des jeunes gens se libérant du carcan de traditions millénaires cherchent avidement une identité sociale qui donnerait à leur vie du sens et un destin glorieux.

C’est la face noire de la globalisation. Les individus se radicalisent afin de trouver une identité solide dans un monde qui s’aplanit. Dans cette nouvelle réalité, les canaux verticaux de communication entre les générations sont remplacés par des liens horizontaux, entre pairs, des liens qui traversent la planète.

La soif de gloire et de reconnaissance entre pairs

Comme je l’ai dit au Conseil de sécurité au printemps dernier, dans le monde d’aujourd’hui, ce n’est pas tant le Coran ou la foi religieuse qui inspire le combattant le plus meurtrier, que la perspective de gloire et de reconnaissance par ses pairs.

Les volontaires étrangers rejoignant les rangs de l’Etat islamique sont souvent de jeunes gens vivant une période de transition – immigrants, étudiants, travailleurs entre deux emplois, célibataires qui n’ont pas encore trouvé leur âme sœur. Ils ont quitté le domicile de leurs parents, et cherchent une nouvelle famille à travers des amis et des compagnons de voyage, afin de trouver du sens à leur vie.

En France, le Centre de Prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam estime que 80 % d’entre eux viennent de familles non-religieuses ; selon le West Point’s Center for Combating Terrorism, leur âge moyen est de 25 ans. Pour la plupart, ils n’ont pas d’éducation religieuse traditionnelle et ils ont découvert la religion sur le tard, comme des « born again », à travers le djihad.

Environ un quart d’entre eux, souvent les plus féroces, sont des convertis. Ces jeunes gens qui se cherchent ont trouvé leur voie dans le djihad et se retrouvent dans des réunions privées ou sur l’internet.

Ce sont parfois des gens mal à l’aise avec les fêtes alcoolisées ou avec les aventures sexuelles, ou qui ont vu leurs parents se faire humilier par des employeurs ou par les autorités, ou leur sœur se faire insulter parce qu’elle porte un voile. La plupart ne vont pas jusqu’à rejoindre le djihad, mais certains le font. Plus de 80% de ceux qui joignent l’état islamique passent par des relations de pair à pair, principalement des amis, parfois des membres de leur famille. Très peu passent par des mosquées ou des personnes qu’ils ne connaissent pas.

De ce que l’on en sait, les terroristes de Paris répondent à ce profil. De même que les auteurs des attentats de Madrid en 2004 ou du métro de Londres en 2005. Plusieurs des comploteurs des attentats parisiens de janvier et de novembre vivaient pendant un temps dans le même quartier, certains étant amis ou parents, d’autres ayant rejoint le réseau criminel et s’étant fréquenté en prison.

Marginaux dans leur pays, mais pas seulement

En France et ailleurs en Europe, beaucoup de ces jeunes gens se sentent rejetés à la fois par le pays dans lequel ils vivent et par leur pays d’origine. A la différence des Etats-Unis, l’Europe n’a pas été conçue pour accueillir des immigrants.

Aux Etats-Unis, les immigrants musulmans rejoignent, dès la première génération le niveau de vie ou d’éducation des Américains moyens (voire les surpassent).

En Europe, la probabilité qu’ils restent plus pauvres que la moyenne, même au-delà de la deuxième génération, est bien plus grande : un héritage de la décolonisation qui, faute d’être traité, est devenu toxique.

En France, 7 à 8% du total de la population est musulmane, le taux le plus fort de toute l’Union européenne ; mais jusqu’à 70% de la population carcérale serait de culture musulmane, ce qui contribue à nourrir une sous-classe toute prête à être radicalisée.

Un jeune de 24 ans qui a rejoint Jabhat al-Nosra en Syrie, décrit ainsi son expérience en Allemagne :

Ils nous apprennent à travailler dur afin de nous acheter de belles voitures et de beaux vêtements, mais ce n’est pas cela le bonheur. J’étais un être humain de troisième classe parce que je n’étais pas intégré à un système corrompu. Mais je ne voulais pas devenir un délinquant. Aussi, avec mes amis, nous avons décidé de démarcher autour de nous, pour inviter les gens à rejoindre concrètement l’Islam. Les autres groupes musulmans de la ville se contentent de parler, ils pensent qu’un Etat véritablement musulman va tomber du ciel sans qu’ils n’aient à se battre”.

La plupart des Européens se sont engagés dans l’EI plutôt que dans al-Nosra parce qu’ils « croient que le Califat existe déjà aujourd’hui et qu’il n’est pas besoin d’attendre demain pour le connaître ». Pourtant, de nombreux volontaires de l’EI ne sont pas des marginaux dans leur propre pays. Comme me l’a écrit un médecin de famille en 2015 :

Depuis quelques mois, deux groupes d’étudiants en médecine de l’université [de Sciences médicales et technologiques de Khartoum, au Soudan] sont partis au Levant pour rejoindre l’EI. Les familles de ces étudiants ont du mal à accepter cette perte. C’était pour elles presque un deuil. Les étudiants qui ont quitté l’université étaient soutenus financièrement par leurs parents. Il m’est difficile d’identifier les facteurs qui ont conduit ces étudiants intelligents et de bon niveau vers l’EI. Est-ce que cela peut venir d’une quête d’identité ? Est-ce que c’est de la faute de l’université ? Est-ce que cela tient au manque d’influence de leur famille ?”

Un banquier de Mossoul nous raconte :

Les combattants de Daech sont entrés dans la banque et notre personnel était terrifié. Ils ont proposé de nous aider d’une façon ou d’une autre. Un Algérien, d’environ 25 ans, poli, a simplement demandé à être conduit vers nos ordinateurs. Très rapidement,il a téléchargé les informations sur toutes les transactions de la banque. Il a raconté qu’il était venu dans l’Etat islamique pour faire bon usage du savoir faire qu’il a acquis au cours de ses études en informatique.”

Le Califat, mythe mobilisateur

Le Califat aimante ces jeunes gens, il leur procure du sens et de la liberté, il les sort de la mainmise monde matériel dans lequel ils ne voyaient que du vice et de la mièvrerie. L’Etat islamique est supposé correspondre à la vision salafiste et pure des premiers disciples du prophète (salaf = « ancêtres »). C’est une entreprise qui exige un djihad offensif, voire une sainte guerre que toute personne appartenant à la « maison de l’Islam » (Dar al-Islam) doit conduire contre les infidèles (kafir). Les tenants du Califat pur sont violemment opposés à l’idée d’un « grand djihad » qui désigne une bataille spirituelle intérieure.

Ils considèrent qu’il s’agit d’une conception erronée du djihad, portée par l’hérésie soufi qui s’est développée à la fin du califat abbasside, et qui a corrompu la pureté du califat arabe et l’a conduit à sa décadence et à sa chute.

Lors du Sommet de l’Asie du Sud Est à Singapour, en avril 2015, des représentants des gouvernements occidentaux ont souligné que le Califat n’était rien d’autre qu’un mythe masquant de classiques rapports de pouvoir politiques. Notre recherche en Europe et en Afrique du Nord montre qu’il s’agit d’un dangereux contresens. Le Califat est réapparu comme une cause mobilisatrice dans l’esprit de nombreux musulmans, séduisant même des musulmans favorables à une coopération œcuménique. « Je suis contre la violence d’Al-Qaïda et de l’EI », déclare un imam à Barcelona qui a travaillé sur le dialogue avec les Chrétiens et les Juifs, « mais ils ont mis notre situation difficile sous les projecteurs. Avant, nous étions juste ignorés. Quant au Califat… Nous en rêvons comme les Juifs ont longtemps rêvé de Sion. Il peut peut-être devenir une fédération des peuples musulmans, sur le modèle de l’Union européenne. Le Califat est là, dans nos cœurs, même si nous ne savons pas quelle forme il finira par prendre. »

Quelle que soit la forme qu’il prendra, on peut être sûr qu’il sera enraciné dans l’histoire et la culture des peuples arabes, pas dans celle des pays occidentaux.

Cette histoire comprend la domination musulmane sur l’Eurasie, jusqu’à la révolution industrielle européenne, et un rejet de l’ordre occidental du monde imposée après l’effondrement ottoman au début du 20ème siècle, celui de la démocratie libérale comme celui du socialisme.

Peut-être qu’avant tout, l’Etat islamique a pour objectif de mettre un point final à Sykes-Picot, l’ordre néocolonial que les Britanniques et les Français ont imposé sur les provinces arabes de l’empire ottoman après la première guerre mondiale. Lors du printemps 2014, quand l’EI a détruit au bulldozer les installations marquant la frontière entre l’Irak et la Syrie, il a provoqué un frisson de libération et de joie à travers la région et au-delà.

A la différence des Etats-Unis et des autres grandes puissances, y compris la Russie ou la Chine, nombreux sont ceux qui, dans la région, ne considèrent pas le chaos actuel comme le résultat d’Etats défaillants qu’il faudrait faire revivre et renforcer à tout prix, mais qu’il émane au contraire des fictions qui ont présidé à la constitution de ces Etats.

Les révolutions et la morale

Les révolutions passées et présentes se placent sur le terrain de la morale. La détérioration ou la mutation rapide des conditions économiques et sociales peut être à l’origine d’une cascade d’événements qui conduisent à une crise politique. Mais ces événements n’aboutissent à une remise en question révolutionnaire de l’ordre ancien que si l’action est motivée par un nouvel ordre moral, et lorsque la prise du pouvoir d’Etat permet de mettre en œuvre  les « valeurs sacrées » qui définissent cet ordre.

En Egypte, l’influence des frères musulmans  – le mouvement islamiste qui s’est mué en parti – a progressé bien avant le printemps arabe. Bien que les frères musulmans ont initialement refusé de participer au pouvoir, la désunion des partis laïcs leur ont permis de s’imposer et de remplir le « vide moral » qui a suivi cette révolution.

Mais à la différence des fondateurs de la République islamique d’Iran, qui ont purgé l’armée dès leur arrivée, ont pris le contrôle du bazar (la classe commerçante urbaine) et se sont enracinés dans la population rurale et religieuse, les leaders égyptiens croyaient que l’armée, le business et l’opinion tomberaient spontanément de leur côté dès lors que les frères musulmans contrôleraient la parole et le ministère de l’information.

Par contraste, l’Etat islamique a agi rapidement et impitoyablement afin d’imposer leur nouvelle/vieille éthique parmi les arabes sunnites, dans ces territoires ravagés par la guerre du Moyen-Orient. Ils promettent une guerre totale contre la morale « satanique » des Iraniens, des chiites et de tous ceux qui les aident (y compris les Etats-Unis, leurs alliés et la Russie), dans un combat à mort pour retrouver l’âme de l’islam et au-delà, pour sauver toute l’humanité.

Ce qui fait le succès d’une révolution

Les analogies historiques sont toujours d’une utilité limitée, mais elles sont aussi le seul moyen qui nous permette de prendre conscience de ce qui est nouveau, ou au moins de discerner où commencent les vraies nouveautés.

Il y a des parallèles frappants dans l’histoire des révolutions modernes depuis que les Jacobins, conduits par Maximilien Robespierre, ont introduit le concept politique de « terreur » et la décapitation par la guillotine. Cette mesure extrême, au nom de la défense de la démocratie,  a été considérée comme une forme divine de violence. Pendant une décennie, à la fin du XVIIIe siècle, la révolution française s’est entre-dévorée, comme le feraient des requins blessés dans un bassin, tout en se battant contre une coalition hargneuse de grandes puissances cherchant à l’abattre.

Pourtant, elle a survécu. Unie et transformée dans une mission impériale pour sauver l’humanité – comme toutes les révolutions qui ont suivi en ont exprimé l’intention – les forces révolutionnaires ont conquis presque toute l’Europe avant que l’Empire ne finisse par s’effondrer. Par la suite, l’engagement d’une « guerre totale » au service d’une force morale, spirituelle et indomptable a inspiré quasiment toutes les révolutions.

Une série de révolutions, inspirées par une vision de l’égalité sociale et de la fraternité universelle a balayé l’Europe en 1848. On peut faire de nombreux parallèles entre leur échec et ce que les commentateurs occidentaux ont mal nommé « le printemps arabe ».

Le mouvement est parti de Sicile en janvier 1848 et s’est déployé en cascade, à travers l’Europe, en mars et avril, du Danemark aux frontières de la Russie. La révolution s’est diffusée à travers des réseaux humains et le bouche-à-oreille aussi largement et rapidement que ne l’a fait le printemps arabe à travers les réseaux sociaux et les médias commerciaux.

Comme les forces laïques ayant conduit le printemps arabe, celles des révolutions de 1848 ont manqué d’unité politique et de savoir faire sur la façon de créer un nouvel ordre moral, sur lequel repose la réussite de chaque révolution.

Les élites réactionnaires, de concert avec l’Eglise, se sont engouffrées dans cette faille, créant une nouvelle morale nationaliste, déployant une panoplie quasi-religieuse de drapeaux, cérémonies, hymnes, parades, sans parler d’une parenté imaginaire entre les hommes, des racines communes ancrées dans le sang, le sol, l’ethnie.

Cette nouvelle morale politique visait à écarter les paysans et les travailleurs de la tentation de briser, au nom de la fraternité universelle, les hiérarchies sociales et les frontières politiques. Elle visait à s’assurer de leur loyauté vis-à-vis des élites traditionnelles.

Anarchistes et Bolchéviques

Le combat titanesque du XXe siècle, qui a opposé fascisme et communisme, fait partie de cet héritage. Il est bien trop tôt pour dire quel sera l’héritage ultime de l’échec du printemps arabe.

La rivalité actuelle entre Al-Qaïda et l’EI fait écho à celui qui a opposé les anarchistes et les bolchéviques. Le mouvement anarchiste, qui a pris son essor en Russie dans les années 1870, en opposition avec le pouvoir de l’Etat et du capital, s’est diffusé en Europe et jusqu’aux Etats-Unis. Entre 1881 et 1900, des assassins étroitement liés au mouvement anarchiste ont tué le tsar de Russie, le Président français [Sadi Carnot, NDLR], le Premier ministre espagnol, le roi d’Italie et l’impératrice d’Autriche, et en septembre 1901, l’anarchiste Leon Czolgosz a assassiné le président américain William McKinley.

Les grandes puissances considéraient alors que l’anarchisme représentait la menace principale pesant sur l’ordre politique et économique et sur la stabilité interne. Face aux attaques anarchistes répétées, perpétrées contre les Parisiens dans les cafés bourgeois ou les théâtres, les responsables français et la presse populaire appelaient les Français à « rester vigilants » et « unis » pour combattre un fléau qui menaçait la civilisation elle-même. Les conséquences politiques (et en grande partie sociales et économiques) de cette première vague de la terreur moderne sont très comparables avec celles qui ont suivi les attentats du 11 septembre. Teddy Roosevelt a fait de la défaite de l’anarchisme la mission numéro un de son gouvernement :

Comparée à l’éradication de l’anarchie, toute autre question est insignifiante. L’anarchiste est l’ennemi de l’humanité, l’ennemi du genre humain ; et il atteint un degré de criminalité plus élevé que tout autre ».

Mais Roosevelt n’a pas restreint le combat contre le terrorisme aux seuls anarchistes. Il a élargi la guerre contre l’anarchie, se donnant pour mission impériale d’intervenir dans n’importe quel pays du monde entier afin de le défendre contre une puissance maléfique étrangère ou pour le protéger du chaos.

« L’injustice chronique ou l’impuissance qui résulte d’un relâchement général des règles de la société civilisée peut exiger, en fin de compte, en Amérique ou ailleurs, l’intervention d’une nation civilisée et […] peut forcer les États-Unis, à contrecœur cependant, dans des cas flagrants d’injustice et d’impuissance, à exercer un pouvoir de police internationale ».

La guerre contre l’anarchie et la terreur a ainsi servi de prétexte pour la répression brutale d’une insurrection ethnique musulmane (la rébellion Moro) contre la domination des États-Unis aux Philippines…

En dépit de la croyance politique et populaire, aucun « comité central anarchiste » n’a vraiment existé. Comme Al-Qaïda, le mouvement anarchiste était largement décentralisé, composé de militants conduits par des gens bien éduqués et bien portants (de fait, depuis le mouvement anarchiste, les révolutions ont été initiées par des kyrielles d’étudiants en médecine, médecins, ingénieurs, et maintenant ingénieurs informatiques, experts dans l’art de mettre en oeuvre, concrètement, des projets et de s’engager dans des actions en sachant que la récompense de celle-ci sera décalée dans le temps).

Ce qui a finit par tuer le mouvement anarchiste, en tant que force géopolitique, ce fut l’apparition des Bolchéviques qui, eux, savaient bien mieux gérer une ambition politique, sur le plan opérationnel, militaire et territorial. Et qui étaient, globalement, bien plus brutaux.

Une série d’interviews récentes avec des combattants de Jabhat al-Nosra, basés dans les régions syriennes d’Alep et de Dara, montre clairement que l’EI est en train de manger Al-Qaïda de la même manière que les Bolchéviques avaient absorbé et pratiquement annihilé les anarchistes. Même les combattants de Nosra partagent ce sentiment, concédant que Daech est mieux dirigé, organisé, approvisionné, enraciné dans un territoire et qu’il hésite moins quand il s’agit de passer à l’action violente. Constat amer d’un combattant de al-Nosra :

Daech nous a pris notre pouvoir, nos ressources financières, leurs médias sont plus puissants… Nous sommes comme un poisson sorti hors de l’eau ».

Nazisme et Etat islamique

Les opposants au Parti national-socialiste des travailleurs allemands (ou NSDAP) arguaient que les Nazis n’étaient « ni un parti de travailleurs, ni un parti socialiste ». Aujourd’hui, on répète inlassablement que l’Etat islamique n’est « ni un Etat, ni islamique » et que nous entrons dans son jeu lorsque nous utilisons l’expression « Etat islamique ». En réalité, c’est l’inverse qui est vrai : croire qu’on puisse le délégitimer en refusant de l’appeler « Etat islamique » est un contresens. Quel que soit le nom qu’on lui donne, une rose est ce qu’elle est, de même qu’un national-socialiste.

Il existe une connexion plus profonde entre le mouvement nazi et l’Etat islamique, que j’avais déjà notée il y a quelque temps. George Orwell, dans sa critique de « Mein Kampf » précitée, avait décrit ainsi l’essence du problème :

Hitler sait que les êtres humains ne désirent pas seulement le confort, la sécurité, moins d’heures de travail et une meilleure santé… et en général du bon sens ; ils veulent aussi, au moins de façon intermittente, du combat et du sacrifice. »

« Alors que le socialisme et même le capitalisme – plus à contrecœur – ont dit aux gens : ‘Je vous offre du bon temps’, Hitler leur a dit : ‘Je vous offre la lutte, le danger et la mort’ et le résultat a été qu’une nation entière se jeta à ses pieds. »

A effectif égal, l’armée allemande surpassait toutes les armées alliées. Dans la doctrine militaire classique, une perte d’environ 30%, dans une unité de combat, conduit généralement à une complète désorganisation de celle-ci. Quand ce degré de destruction est confirmé, l’armée victorieuse a intérêt à changer de cible (ce fut, fondamentalement, la façon dont l’armée israélienne a mené la guerre des Six-Jours en 1967). Mais les unités allemandes, elles, pouvaient subir des pertes de plus de 50% et voir leurs combattants continuer à se battre vaillamment, souvent en sachant qu’ils allaient mourir, pour défendre une cause en laquelle ils croyaient passionnément, aussi horrible cette cause soit-elle.

Des études socio-psychologiques réalisées après la guerre montrent que le soldat allemand croyait à ce qu’il faisait, et se battait à la fois pour une cause et pour ses camarades ; mais rien ne démontre en revanche que dans les rangs alliés, les soldats se battaient pour la défense de la démocratie ou du communisme, en dépit de ce que la propagande hollywoodienne ou soviétique a pu montrer. Seule la puissance de feu massive américaine et les effectifs massifs soviétiques (plus de 20 millions d’hommes envoyés à la mort) ont eu raison de l’armée allemande. Peut-être en finira-t-on de cette façon avec l’Etat islamique. En attendant, les moyens déployés pour casser cette dynamique révolutionnaire semblent faibles, et ce que les Etats-Unis vantent avec grandiloquence comme une « coalition anti-EI » semble une toute petite chose, fragile, composée de membres toujours prêts à poignarder le dos d’autres.

Abnégation à une cause,  fusion au sein d’un groupe

Bien sûr, « les guerres se gagnent dans le monde matériel », constate Berger dans « The Atlantic » ; mais une adhésion spirituelle à la cause et aux camarades fournit un grand avantage, toutes choses égales par ailleurs. Comme l’historien du 14e siècle Ibn Khaldun l’avait déjà noté, en comparant les dynasties musulmanes en Afrique du Nord à d’autres puissances militaires de même ampleur, ce qui fait le succès des unes ou les autres « tient à la religion » et « à la cohésion du groupe (‘asabiyyah’) [dans laquelle] les désirs individuels s’unissent pour entrer en harmonie [de telle sorte que] fleurisse la coopération et le soutien mutuel ».

Dans des remarques prononcées en 2014, le président américain Barack Obama a appuyé par ces mots le jugement de son Directeur du Renseignement national :

Nous avons sous-estimé le Viet Cong… Nous avons sous-estimé l’EI et nous avons surestimé la capacité de l’armée irakienne… Tout tient en fait à la volonté de se battre, ce qui est impossible à prévoir ».

Nos recherches suggèrent l’inverse : il est parfaitement possible de prédire, scientifiquement, qui a la volonté de se battre et qui ne l’a pas, et pourquoi. Ainsi, à partir de nos récentes interviews et expérimentations psychologiques, menées sur les lignes de front tenues par les combattants kurdes des Peshmergas et du PKK [Parti kurde des travailleurs, NDLR], avec des combattants de l’EI capturés, ainsi qu’avec des combattants de al-Nosra en Syrie, nous avons une bonne indication initiale de la volonté de se battre. Deux facteurs principaux interagissent pour prédire la propension à faire des sacrifices coûteux (la prison, la mort, la souffrance des familles…).

Le premier facteur est l’abnégation d’un groupe, qui poursuit une cause sacrée, par rapport à son ennemi. Ce peut être mesuré à travers des expérimentations comportementales et suivi par l’imagerie neuronale, afin de faire ressortir quatre éléments :

  1. Le mépris des offres et incitations matérielles, que ce soit des carottes (propositions financières en échange d’une trahison de la cause) ou des bâtons (punitions pour défendre la cause). Ces méthodes ne fonctionnent pas et sont même parfois contre-productives.
  2. L’incapacité d’imaginer des stratégies pour se sortir de leur situation (peu importe la façon dont ils pourraient être raisonnables) : ces personnes ne peuvent concevoir la possibilité d’abandonner leurs valeurs sacrées ou faire preuve de plus de flexibilité sur leur engagement à la cause.
  3. L’imperméabilité à la pression sociale (les valeurs sacrées ne sont pas de simples normes) : ces personnes se moquent de savoir combien de gens s’opposent à leurs valeurs sacrées, où si vous êtes proches d’eux ou pas sur d’autres sujets.
  4. Insensibilité à « l’actualisation » (l’éloignement/la proximité) : dans la plupart des affaires de la vie quotidienne, plus une question ou un objet est proche (dans le temps ou l’espace), plus elle a d’importance. Mais sur les sujets liées aux valeurs sacrées, cette loi ne s’applique pas : ils ont la plus haute importance, quel que soit leur éloignement dans le temps et dans l’espace.

Le second facteur, pour prédire la volonté de se battre, est le degré de symbiose avec ses camarades.

Imaginez deux cercles : l’un représente « moi », l’autre, plus large, « le groupe ». Dans une expérimentation, nous avons demandé à des participants de considérer cinq dispositions possibles :

  • Dans le premier « moi » et « le groupe » ne se touchent pas ;
  • dans le second, ils se touchent ;
  • dans le troisième, ils se superposent un peu ;
  • dans le quatrième, ils se superposent à moitié ;
  • dans le cinquième le cercle « moi » est disposé à l’intérieur du cercle « le groupe ».

Les gens qui choisissent la cinquième disposition affichent des comportements et une façon de penser radicalement différente de ceux qui optent pour n’importe quelle autre disposition. Ils vivent ce que les psychologues sociaux appellent la « fusion d’identité », mêlant leur propre identité (« ce que je suis ») à une identité collective (« ce que nous sommes »). Une telle fusion totale conduit à la sensation d’invincibilité collective et à la volonté de chacun des individus du groupe de se sacrifier pour chacun des autres membres du groupe.

Il n’y a que parmi les Kurdes que nous avons trouvé un tel engagement au service d’une cause sacrée – en l’occurrence celle de la « Kurdéïté » (c’est leur terme) – et une telle fusion avec les autres combattants.

Combattants locaux et combattants étrangers

Il existe également un lien entre la volonté de combattre et de se sacrifier et le sentiment de surpuissance physique sur le champ de bataille et, plus important, le sentiment de force spirituelle.

Mon groupe de recherche a découvert que les combattants de al-Nosra considèrent l’Iran (nom sous lequel ils désignent aussi le Hezbollah) comme le plus formidable ennemi en Syrie, à la fois en termes de force physique et spirituelle, mais ils considèrent que l’EI les rattrape sur les deux tableaux. Ces combattants d’Al-Qaïda jugent que les Américains sont moyennement impressionnants et que les armées syrienne et irakienne sont relativement faibles physiquement et sans aucune force spirituelle, et qu’elles sont donc un ennemi sans grande importance sur le long terme.

Pour être précis, tous ceux qui combattent dans les rangs de l’Etat islamique ne sont pas des dévots. Quand nous avons demandé à des combattants de l’EI prisonniers en irak : « Qu’est-ce que l’islam ? », ils répondaient : « Ma vie ». Mais ils avaient très peu de connaissances sur le Coran ou les hadiths et aucune sur l’histoire de l’islam. Leur sens religieux était intégré à leur vision du Califat, qui tue ou soumet tout infidèle ; mais leur conversion n’était pas complète. Pour éviter une exécution par les Kurdes, la plupart étaient prêts à se rétracter.

Dans une conversation surprise par un talkie-walkie kurde, un combattant avec un accent local appelait à l’aide : « Mon frère a été tué, je suis encerclé. Aidez-moi à emporter son corps ! » La réponse : « Parfait, tu iras bientôt au paradis. » Le combattant : « Venez me chercher. Le paradis, je n’en veux pas ». L’EI exécute ceux qui reculent et ceux qui essaient de fuir son territoire.

Localement, le soutien proposé par l’EI peut être soumis à des conditions, mais pas ses exigences.  Les combattants de l’Etat islamique peuvent dire à un cheikh local : « Donne-nous vingt jeunes gens ou nous pillons ton village ». A un père ayant trois fils, ils diront : « Donnes-en nous un ou nous prendrons ta fille, comme fiancée de nos hommes ». En mars dernier, nous avons appris qu’une adolescente de 15 ans avait été « mariée » et « divorcée » quinze fois pendant la même nuit passée avec une troupe de combattants de l’EI (selon certaines interprétations de la Charia, il suffit pour divorcer de répéter « Je divorce » trois fois, ce qui permet facilement de faire passer le viol pour un « mariage »).

Face à une telle brutalité, les partisans hésitants de l’Etat islamique peuvent être tentés de rejoindre une force arabe sunnite, alliée aux kurdes. Par contraste, les combattants étrangers restent droits dans leur bottes, quoi qu’il arrive. Comme le dit le chef de la police de Kirkouk :

Les combattants étrangers sont les plus dangereux et ceux qui ont le moins peur. Ils se battent pour gagner et ils se battent pour mourir. Ils croient à ce qu’ils font et ne se rendent pas ».

Un combattant de 25 ans de al-Nosra, qui avait d’abord rejoint l’EI mais qui s’était lassé de « faire exploser des civils innocents », confirme les propos du chef de la police kurde sur les volontaires étrangers qui désirent plus que tout le combat et le sacrifice  :

Ado, je voulais juste jouer au foot et aux jeux vidéos. Je lisais des romans. En y repensant, il semble que mon esprit était trop occupé et distrait par des sujets conventionnels : étudier, avoir un bon métier, se faire des amis, s’amuser, fonder une famille. Le concept de djihad était un truc effrayant à cette époque, quelque chose qui évoquait le sacrifice, les épreuves, la voie sans retour. Puis je fus informé sur la notion de martyr (Shuhada)… Immédiatement , mon esprit a chassé l’image de deux armées s’affrontant sur un terrain plane et ouvert. Des guerriers brandissant leurs épées et chevauchant sur de magnifiques chevaux, mon esprit était envahi d’images de combats pour Allah et de martyr. Je n’avais jamais vraiment regardé la propagande djihadiste en ligne et j’étais si impatient d’aller en Syrie avec deux frères, qui venaient de Grande-Bretagne, pour débarrasser la société de ses nombreux vices et faire en sorte que la terre retrouve un état de pureté, où régnerait la loi de Dieu, surpassant tout le reste ; j’étais jaloux des frères qui avaient été tués dans la lutte pour ouvrir la voie d’Allah. »

Le manuel de l’Etat islamique

La stratégie de base utilisée par l’État islamique pour attirer ses partisans et déstabiliser ses adversaires ne fait guère mystère, même si rares sont les responsables politiques ou leurs conseillers qui semblent s’y intéresser. Son manifeste pour l’action, un vademecum distribué aux émirs de l’Etat islamique (responsables religieux, politiques et militaires), décrit la gestion de la sauvagerie et du chaos. Il a été rédigé il y a plus d’une décennie, sous le pseudonyme d’Abou Bakr Naji, pour la branche mésopotamienne d’Al-Qaïda, qui allait devenir l’EI. Les récents massacres à Paris, Ankara, Beyrouth ou Bamako correspondent exactement à certains des axiomes du livre.

  1. Frapper les cibles faciles : « Diversifier et élargir les frappes perturbatrices contre l’ennemi croisé-sioniste en tous lieux du monde musulman, et même en dehors si possible, afin de disperser les efforts de l’alliance ennemie et ainsi l’épuiser au maximum ».
  2. Frapper quand les victimes potentielles ont baissé la garde afin de maximiser la peur dans les populations et affaiblir leurs économies : « Si une station touristique où se rendent les croisés… est frappée, toutes les stations touristiques dans tous les États du monde devront être protégées par l’envoi de renforts armés, deux fois plus importants qu’en temps normal, et par une énorme hausse des dépenses. »
  3. Canaliser la propension à se rebeller de la jeunesse, leur énergie et leur idéalisme et leur aspiration au sacrifice, pendant que les imbéciles les incitent à la modération et les détournent du risque : « Inciter des groupes issus des masses à partir vers les régions dont nous avons le contrôle, en particulier les jeunes… [car] les jeunes d’une nation sont plus proches de la nature innée [de l’homme] du fait de la rébellion qui est en eux et que les groupes musulmans inertes [ne cherchent qu’à réprimer].
  4. Entraîner l’Occident aussi profondément et activement que possible dans le bourbier de la guerre : « Dévoilez la faiblesse du pouvoir centralisé de l’Amérique en poussant ce pays à renoncer à la guerre psychologique médiatique et à la guerre par personne interposée, jusqu’à ce qu’ils se battent directement. » Idem pour les alliés de l’Amérique.

« L’extinction de la zone grise »

« L’extinction de la zone grise » est un article de 12 pages publié au début de l’année 2015 par le magazine en ligne de Daech, « Dabiq ». Il décrit la zone qu’occupent par la plupart des musulmans, entre lumière et obscurité, entre le bien et le mal, autrement dit, entre le califat et le monde des infidèles, une zone que « les saintes opérations du 11 septembre » ont mis en évidence.

L’article cite Oussama Ben Laden, dont l’EI est le véritable héritier. « Le monde est aujourd’hui divisé en deux. Bush avait raison de dire : ‘soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes’, même si les vrais terroristes sont les croisés occidentaux. L’heure est maintenant arrivée de produire un nouvel événement propre à diviser le monde et à détruire la zone grise ».

Cet événement a pris la forme des attentats du 13 novembre à Paris visant à créer le chaos en Europe, de même que les attaques en Turquie et au Liban avaient pour but d’introduire plus de sauvagerie et de chaos au Moyen-Orient.

L’accueil généreux de réfugiés syriens représenterait une réponse efficace à cette stratégie ; à l’inverse, le rejet général des réfugiés est une réponse perdante. Nous aurions intérêt à célébrer la diversité et la tolérance dans la « zone grise » ; mais la tendance générale en Europe, parmi l’élite politique comme dans la population, est de s’entendre pour la détruire.

En Europe, la montée de l’islam radical a coïncidé avec une poussée des mouvements xénophobes et nationalistes. Les deux phénomènes participent partiellement du faible taux de natalité en Europe (1,6 enfant par couple), ce qui crée un besoin d’immigration afin de maintenir une force de travail et un bon niveau de vie pour la classe moyenne, pilier de toute démocratie libérale. A une époque où l’immigration n’a jamais été aussi mal tolérée, on n’a jamais eu tant besoin d’immigrés.

Dans les régions que l’EI contrôle, ou celles qui leur sont adjacentes, les populations ne soutiennent ni l’EI, ni l’occident (et maintenant la Russie). Ce ne sont pas des fanatiques ou des guerriers, et elles ne tiennent pas mourir en martyres. l’EI sait cela, et pousse ses ennemis à attaquer la population des centres urbains qu’elle contrôle. Il y a de toute façon très peu d’infrastructures à cibler : le régime est semi-nomade, sans frontière fixe, et l’EI déplace sans cesse son matériel militaire très mobile et ses troupes.

Ce sont donc surtout les populations locales qui souffrent. Beaucoup de gens, s’ils avaient pu en avoir l’occasion, auraient fui à la fois l’EI et les bombes de ses ennemis, mais ils sont coincés et ils dépendent, pour leur protection, de la bannière noire. Au moindre signe indiquant qu’ils puissent être dans la « zone grise », ils sont punis de mort. Mais l’histoire montre que les bombardements aériens durcissent l’opinion des populations contre les pays qui bombardent, quel que soit le régime général dans lequel ils vivent.

En Syrie et dans une grande partie de l’Irak, il n’y a presque plus de « zone grise », surtout pour une jeunesse arrachée à ses foyers soit pour être enrôlée de force dans tel ou tel groupe de combattants, soit pour se transformer en réfugié et s’exiler vers les limbes.

Illusions sur la mort prochaine de l’EI

En Occident, la perspective d’une la mort imminente de l’EI a été survendue. L’EI, a-t-on expliqué, est destiné à tomber de lui même, en partie parce qu’il règne sur « une nation désespérément pauvre cherchant à se battre sur trois fronts » et en partie parce qu’il a une « approche idéologique nocive de la gouvernance », pour reprendre les mots de deux universitaires, dans un article publié par « Politico« .

A l’appui de leur démonstration, les auteurs, Eli Berman économiste à l’Université de Californie (San Diego) et Jacob Shapiro, politiste à l’Université de Princeton, évoquent la destinée maudite de l’Etat du Zimbabwe et l’effondrement de l’Union soviétique.

Mais les précédents historiques et ce que l’on peut constater aujourd’hui sur le terrain ne plaident pas en faveur de leur analyse. La pauvreté, les guerres sur plusieurs fronts, les idéologies extrêmes et dogmatiques peuvent aussi conduire au triomphe d’une révolution, ou au moins à sa grande résistance, comme la Révolution française ou la République islamique d’Iran en ont donné l’exemple. Les deux auteurs n’ont peut-être pas tort de dire que l’EI est au djihadisme ce que l’URSS était au communisme, mais avant que les contradictions internes à l’Etat islamique ne le mène aux « poubelles de l’histoire », des flots de douleur peuvent couler sous les ponts… Et avant que la flamme révolutionnaire ne s’éteigne, elle peut faire bien des dégâts sur son passage et bouleverser non seulement la région, mais une bonne partie du monde.

Les attaques du 11 septembre ont coûté, pour les exécuter, entre 400.000 et 500.000 dollars, alors que la réponse sécuritaire et militaire organisée par les seuls Etats-Unis a coûté 10 millions de fois ce montant. Selon un strict calcul coût/bénéfice, ces attentats ont donc été couronnés de succès, au-delà de tout ce que pouvait espérer Ben Laden. On a là une idée de la l’importance que peut prendre la guerre asymétrique de type jujitsu. Qui peut prétendre que nous sommes dans une meilleure situation qu’avant le 11 septembre, ou que le danger mondial a baissé ? Rien que cet exemple devrait nous pousser à changer radicalement d’approche, dans notre réponse aux attaques de l’EI. En fait, de même que selon la définition proverbiale, « la folie, c’est de répéter les mêmes erreurs et espérer des résultats différents », notre camp continue de se concentrer presque exclusivement sur la sécurité et les réponses militaires. Certaines de ces réponses se sont avérées d’emblée complètement inefficaces, comme celles qui s’appuyaient sur les armées irakienne et afghane ou l’Armée syrienne libre.

Par contraste, nous accordons bien trop peu d’attention aux questions psychologiques et sociales.

70.000 comptes Twitter et Facebook

Je ne suggère pas que nous pourrions résoudre les problèmes en offrant de meilleurs jobs aux djihadistes potentiels. Un rapport de la Banque mondiale, qui n’a pas été publié de peur de provoquer le mécontentement des gouvernements clients, montre qu’il n’existe aucune corrélation significative entre le nombre d’emplois offerts et la réduction de la violence. Si les gens sont prêts à sacrifier leur vie, il y a peu de chances que le fait de leur proposer des avantages matériels les freinera.

En revanche, nous devons répondre à leurs besoins psychologiques et à leurs aspirations.

Exemple de la façon dont nous échouons : le Département d’État américain continue, sans les cibler, à poster des tweets anti-EI à travers une campagne inefficace « Think Again, Turn Away » (« Réfléchissez, n’y allez pas »). Que l’on compare maintenant ces méthodes à celles de l’EI, dont les militants peuvent consacrer des centaines d’heures à enrôler un seul individu. A travers ses réseaux sociaux, l’Etat Islamique apprend comment les frustrations personnelles et les ressentiments peuvent s’inscrire dans le thème universel de la persécution contre des musulmans, puis traduire cette colère et ces insatisfactions en scandale moral. Certains estiment que l’Etat islamique a ouvert 70.000 comptes Twitter et Facebook, avec des centaines de milliers de followers, et qu’il envoie environ 90.000 posts chaque jour. L’EI accorde également une attention soutenue aux chansons de variété, aux clips vidéo, aux films d’action et aux émissions de télévision les plus populaires chez les jeunes et il les utilise pour ciseler ses propres messages.

De son côté, le gouvernement américain a très peu d’agents chargés de discuter avec les jeunes avant qu’ils ne deviennent des problèmes. Le FBI est pressé de sortir du sale boulot que représente la prévention et il préfère s’en tenir aux enquêtes criminelles. « Personne ne veut se charger de tout cela », nous a dit un groupe d’agents du US National Counterterrorism Center.

Et ceux qui s’occupent de « diplomatie publique » ne comprennent pas combien leurs classiques appels à la « modération » tombent à plat, car ils s’adressent à des jeunes gens agités, idéalistes, assoiffés d’aventure, de gloire et de sens. Comme nous le disait un imam et ancien compagnon de l’Etat islamique, en Jordanie :

Il ne fallait pas sermonner les jeunes qui venaient vers nous comme s’il s’agissait d’enfants écervelés. Ce sont généralement des jeunes capables de réflexion et de compassion, mais qui sont mal guidés. Nous devons leur délivrer un meilleur message, mais un message positif, capable de tenir la concurrence. A défaut de quoi, on perdra ces jeunes, qui tomberont chez Daech ».

Les approches locales, initiées par des gens sur le terrain, ont de bien meilleures chances d’écarter ces jeunes du chemin les menant vers l’EI. Les United Network of Young Peacebuilders par exemple, ont eu des résultats remarquables lorsqu’il s’agissait de convaincre de jeunes talibans au Pakistan que leurs ennemis pouvaient être des amis, et d’encourager ceux qui étaient convaincus à en convaincre d’autres.

Le silence des intellectuels

Ces initiatives sont insuffisantes pour faire concurrence aux actions ambitieuses engagées par l’Etat islamique, en direction des jeunes de 90 nations, et qui visent presque tous les domaines de leur vie. Les succès de ces ONG doivent être partagés avec le gouvernement, qui doit en faciliter le bouillonnement. A ce stade, aucune initiative de ce type n’est engagée et les jeunes ayant de bonnes idées disposent de très peu de canaux pour les développer.

Même si de bonnes idées, issues de la jeunesse, parviennent à émerger et à obtenir un soutien institutionnel pour leur mise en oeuvre, cela ne suffit pas : elles ont besoin d’un relais intellectuel, afin de s’imposer dans le public. Mais où sont les intellectuels qui sont prêts à jouer ce rôle ? Des responsables musulmans que j’ai interrogés, tout autour du monde, font des présentations PowerPoint pour broder sur « l’importance de l’idéologie, des ressentiments, et de la dynamique de groupe », autant de notions imaginées par des « experts en terrorisme » et des think-tanks occidentaux. Quand je leur demande « Quelles idées viennent de votre propre peuple ? », j’ai droit à des réponses pleines de candeur comme celle qu’on m’a faite récemment à Singapour : « Nous n’avons pas beaucoup de nouvelles idées et nous n’arrivons pas à nous entendre sur celles que nous avons ».

Où sont, au sein de la génération actuelle ou à venir, les intellectuels qui pourraient avoir un impact sur nos principes moraux, nos motivations, et sur les actions de la société qui permettraient de sortir du bourbier ? Dans le monde universitaire et de la recherche, quelques-uns sont certes prêts à s’engager, mais ils ruinent leur légitimité de façon irresponsable, en laissant le champ du pouvoir entièrement à ceux qu’ils critiquent. En conséquence de quoi, les politiciens ne leur accordent qu’une très faible attention, et le public s’en détourne.

Par exemple, juste après les attaques du 11-septembre, beaucoup de chercheurs dans mon champ, l’anthropologie, ont passé leur temps à faire la critique de l’empire : est-ce que les Etats-Unis sont un empire classique ou un « empire light » ? On peut considérer que c’était un exercice académique intéressant, et peut-être une réflexion utile sur le long terme, mais il était très peu utile dans le contexte d’un pays qui s’engageait à marche forcée vers une guerre sans limite, avec son inévitable cortège d’angoisses et de souffrances.

L’intervention, dans le champ politique, d’intellectuels responsables était autrefois une part vibrante de notre vie publique. Pas pour promouvoir une action « certaine claire et forte », comme l’avait écrit Martin Heidegger en soutien de Hitler, mais pour imaginer des voies et des scénarios raisonnables, dignes d’examen. Aujourd’hui, ce champ a été abandonné à des prêcheurs manichéens et des bloggeurs, animateurs radio et autres apôtres télévisuels. Ces gens font rarement le travail en profondeur auquel les intellectuels devraient se consacrer.

« L’intellectuel, écrivait Raymond Aron il y a 60 ans, s’efforce de n’oublier jamais ni les arguments de l’adversaire, ni l’incertitude de l’avenir, ni les torts de ses amis, ni la fraternité secrète des combattants ».

Les civilisations s’élèvent et s’effondrent selon la vitalité de leurs idéaux culturels, pas seulement selon le poids de leurs actifs matériels.

L’Histoire nous apprend que la plupart des sociétés cultivent des valeurs sacrées pour lesquelles leurs peuples sont prêts à se battre passionnément, à risquer des pertes sérieuses et même la mort, sans faire de compromis.

Notre recherche suggère qu’il en est souvent ainsi pour ceux qui se joignent à l’EI, et pour de nombreux Kurdes qui s’opposent à lui sur les lignes de front. Mais jusqu’à présent, nous ne trouvons aucune volonté comparable chez la majorité des jeunes dans les démocraties occidentales. Avec la défaite du fascisme et du communisme, la recherche de confort et de sécurité ne semble pas suffire à combler leur vie. Suffit-elle à assurer la survie – à défaut du triomphe –  des valeurs que nous pensons acquises, et sur lesquelles nous avons la conviction que le monde est fondé ? Plus que la menace que font peser les djihadistes, ces questions représentent le principal problème existentiel de nos sociétés ouvertes.

 

 

 

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